Ecriture et mise à nue

26 avril 2015

Humeurs

Pour Angélique Bègue, plasticienne et amie.

Tu m’as demandé un texte sur la « mise à nue », Angélique, mise à nue que tu déclines depuis tant d’années comme concept premier de ton art, concept originel qui donne naissance à la possibilité même de chaque peinture que tu peins… et voici ce que je peux te répondre, en tant qu’écrivain.
Écrire pour publier, pour moi, ce fut longtemps s’exhiber toute nue et en pleine rue.  
Acte de transgression complet. Se livrer, sans savoir à quoi, ni à qui, à quel lecteur avide d’éventuellement me dévorer. Acte érotique.
Et je ne parvenais pas à le faire. Cela n’avait rien à voir avec écrire tout court, écrire pour soi, qui était plus doux et plus intime.
Dans l’acte d’écriture et de publication, on décidait de montrer, sa peau, sa vie, son sexe à nu, de réveiller ce qui sommeillait dans les tiroirs, tranquillement, alors que cela n’avait pas forcément « besoin » d’un regard pour exister.  
C’était une sorte de viol de sépulture.
J’ai éprouvé du moins cet empêchement pendant des années et des années. Comme si le danger me guettait dans cette exposition, cette monstration, démonstration, comme si cette indécence pouvait me nuire.
Je ressentais une grande violence dans le fait de montrer ce que j’écrivais.
Impossible de dépasser cet état. Il y avait de l’exhibitionnisme dans cet acte, auquel je ne pouvais me résoudre.
Pourquoi à ce moment-là, A 48 ans, et le 15 février 2005 précisément, ai-je commencé à écrire  avec la volonté d’être publiée ? Mystère… ?
Parce que j’ai cassé la vitre, je suppose, j’ai explosé le cadre, l’écran, je suis passée de “ l’autre côté du miroir ”, je me suis libérée d’une gangue, de mes vêtements, j’ai tout voulu montré et même le plus secret. Le motif de cette soudaine libération est à chercher je crois dans mon écriture qui était elle-même une perpétuelle mise à nue, sans que j’en aies été consciente jusqu’à ce jour. Un savant masque, comme un voile, me dérobait à mes propres yeux. Or je ne faisais que gratter mes plaies, je découvrais des pans de ma vie, des traces de mes blessures ou de mes bonheurs.
Un portrait de moi se dessinait de texte en texte, en kaléidoscope, mais je ne voulais pas le savoir, je ne me  reconnaissais pas. Même  si la matière de ces textes était bel et bien ma vie, qui s’imposait avec de plus en plus d’évidence.

C’est un lecteur, un jour, qui a dit qu’il me voyait toute… nue.
Mon réflexe a donc été à la fois de réagir avec pudeur car je décelais à chaque phrase un peu plus de moi-même, mais aussi  d’éprouver de la surprise devant l’étrangeté de ce qu’en écrivant je dessinais de moi-même.
Pour dépasser l’angoisse de la publication, il faut croire qu’une force, ou que le désir qui pousse à sortir de soi, à un moment précis, pour partager avec un « public »(« publier »), pour mettre à l’épreuve ses écrits, et presque se donner, est le plus fort, plus fort que l’angoisse elle-même, comme en amour.
A un certain moment, je me souviens avoir éprouvé du mal à tout garder pour moi, il n’y avait plus seulement une urgence à écrire, mais une urgence à faire lire, à risquer ma peau dans l’affaire, à me mettre à nue.

Il était même vital de me jeter à l’eau. Pourtant rien ne me disait que ce que j’écrivais était plus abouti qu’avant. Ce n’est pas mon œuvre qui me paraissait plus mûre, mais c’est moi qui l’était et qui acceptait de me montrer enfin sans fard, sans oripeaux, “ telle quelle ”.
Écrire est l’acte qui se rapproche peut-être le plus de l’érotisme dans la société judéo-chrétienne, au sens où il implique en permanence la transgression des interdits qui minent la parole et la brident, comme un corps qu’on entrave.

La recherche constante, et nécessaire de la vérité sur soi et sur les autres, exige que l’on se dépouille de toute protection, que l’on soit nue comme un ver.
L’écriture exige le dépouillement, et c’est pourquoi il est si difficile d’affronter le regard d’un autre.

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